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autour de BEL-AMI de MAUPASSANT

BEL-AMI II

 


LETTRE DE SUZANNE DU ROY DE CANTEL à MADELEINE


                                                                         Collioure, 26 Octobre 1886

 

Chère Madeleine,

 

Je vois déjà ta tête d’étonnement, et tu voudras sûrement savoir la raison de cette lettre. Ne t’inquiète pas, elle est toute simple : je veux tout recommencer. Recommencer la secrète amitié que nous avons eue pendant deux années et qui, sans aucune raison, s’est terminée le jour où Georges t’a surprise avec Monsieur Laroche-Mathieu. À partir de ce jour là, on ne s’est plus jamais vues. Ni au café, ni aux dîners… Jamais.

Maintenant que tout est calme là-bas, à Paris, j’ai pris la décision et le temps pour venir ici au Sud, pour tout oublier et t’écrire.

Je vais commencer par te raconter et t’expliquer le rôle de chacun d’entre nous, quelques jours avant mon mariage. Ces jours ont été pour moi, sans doute, les meilleurs : maman me haïssait, elle m’évitait tant qu’elle pouvait, et ne m'adressait pas la parole. Je me sentais pour la première fois de ma vie supérieure à elle…

Papa, comme par hasard, jouait le rôle de victime et faisait croire à maman que le mariage allait aussi l’embêter.

Rose, à son tour, préférait se montrer indifférente.

Georges  passait son temps à me dire « Ma petite Suz, je t’aime ». Quel idiot ! Gaspiller ses derniers jours à faire ça !

Moi, de mon côté, je jouais le rôle principal…victime avec maman, folle d’amour avec Georges, innocente avec Rose et papa…Enfin, tu me connais déjà.

 

Après le mariage qui, d’ailleurs, fut horriblement lent et ennuyeux, je sentais que cet évènement n’était pas suffisant pour mon plan. C’est alors, le lendemain matin, en pensant, que j’ai eu l’idée de tuer Georges. Oui, c’était bien l’élément qu'il fallait. C’était la goutte qu’il fallait pour combler le verre…

Une heure plus tard je lui apportai son café. Dès qu’il l’eut bu, je commençai à lui raconter mon ingénieux dessein. Il comprit alors qu’il allait mourir. Il voulait parler, mais ne pouvait pas. Enfin, il réussit à ouvrir la bouche pour prononcer son dernier mot. « Clotilde… ». Puis il ferma les yeux. Je descendis dans le salon en jouant une petite scène, puis maman se mit à pleurer, Rose à la calmer, et papa à penser…

 

Eh bien ! C’est toute une histoire ma chérie ! Georges mort, maman et Clotilde qui se suicidèrent chacune à leur tour, et Rose…Moi qui attendais impatiemment  sa mort ! Mais finalement elle décida de partir à l’étranger pour essayer de tout oublier.

Eh oui ! Je suis enfin parvenue à me débarrasser de maman et de Rose ! Oui, je sais… il y a eu aussi Clotilde et Georges, mais enfin ! Bref ! S’ils vivaient encore, ils auraient continué à s’aimer en secret ! Ils l’auraient donc mérité tôt ou tard ! Quant à papa, il me dit constamment que je suis folle… Ne va-t-il jamais comprendre que ce que j’ai fait, je l’ai, justement, fait pour notre bonheur ?

Mais bon, c’est pour cela que je suis venue ici ; pour tout oublier !

Quant à toi, ma chérie, toi et Jean, vous êtes tous les deux invités à venir ici quand vous le voudrez ! Oh, sur ce sujet ! Je voulais te féliciter pour ton futur mariage, Mme. Le Dol de Bonnaire !

 

Je dois te quitter, chérie. Je t’embrasse très fort ;

 

Ton amie, Suzanne.

 

P.S : Tu sais ? Hier soir, lorsque je suis sortie, j’ai rencontré un homme très intéressant appelé Guy. Il m’a beaucoup plu ! En plus, il a dit qu’il est écrivain ! Tu imagines ? Madame de Maupassant ! Quel charme… Quelle élégance… Mais bon, il ne faut rien prévoir ! Je dois mieux le connaître…