Mi homepage

LA DISPARITION

RÉÉCRITURE DE LA DISPARITION DE GEORGES PEREC


extrait 1

  La transcription dura jusqu'au point du jour. Anton Voyl avait mis bas son chandail. Il transpirait. On lui apportait parfois un sandwich, un ballon d'Anjou, un moka, un alcool fort. Il s'affairait, jonchant d'imparfaits graffiti, d'approximatifs brouillons dont il paraissait toujours insatisfait, nos tapis. Il fumait ninas sur ninas, toussant, raclant son larynx. Il consultait, s'affolant, tout son attirail.
  Ça n'avançait pas. il s'irritait, prononçait d'avilissants gros mots, bouillait, cramoisi, bavait, grinçait, s'indignait. Il murmurait propos abscons, mots sans signification, radotis confus. Il nous alarmait. On l'aurait cru toc-toc.
  Puis, au chant du coq:
- Ouf! fit-il, suant, las, mais satisfait, j'ai cru un instant n'y jamais aboutir.

 


t

LA PERTE  (lipogramme en u)


 
Le soleil se leva et la transcription s’arrêta. Anton Voyl avait mis bas son chandail. Il transpirait. On apportait parfois à Anton Voyl un sandwich, un verre de vin, un moka, un alcool fort. Il s’affairait, jonchant d’imparfaits graffiti, d’approximatifs essais dont il paraissait constamment insatisfait, nos tapis. Il prenait ninas après ninas, expectorant, raclant son larynx. Il examinait, s’affolant, la totalité de son attirail.
Ça n’avançait pas. Il s’irritait, prononçant d’aberrants gros mots, s’énervait, écarlate, bavait, criait, s’indignait. Il marmonnait propos insensés, mots sans signification, paroles pas claires. Il alarmait les personnes présentes. On le croyait toc-toc.
Et le coq chantant :
 -Enfin ! fit-il, transpirant, las, mais satisfait, j’ai pensé un instant ne jamais en finir.
 
 
 
Paola Janin, 2d2, 2006, Barcelone


extrait 2 (édition Denöel, p 106)

    Augustus B. Clifford assistait, incognito, on saura plus tard pourquoi, au Mai Musical d'Urbino. Dans la nuit qui suivit, il s'introduisit dans l'hôpital où l'on avait mis son fils. Il vola son corps qu'un drap blanc couvrait. Puis il sortit son Hispano-Suiza Grand Sport. Conduisant du matin au soir, du soir au matin, s'abrutissant sur son volant ainsi qu'un fou sur son dada, il gagna Azincourt. On a dit parfois qu'il y brûla son fils ; il paraît plus sûr qu'il l'inhuma dans un coin du parc où, dit-on, poussa alors, dru, un gazon blanc figurant grosso  modo un croquis aux contours intrigants: harpon à trois dards, ou main à trois doigts, signal maudit du Malin paraphant au bas d'un manuscrit qu'un Faustillon noircit.



LA PERTE   (lipogramme en a)
 
     Hercule B. Clifford contemple, incognito, on devine ensuite pourquoi, le Concerto de Septembre d'Urbanus.
Le soir venu, il pousse les portes de cette clinique où son fils repose. Il vole son corps qu'une couette bleue couvre. Puis il sort son véhicule Peugeot dernier cri, conduit jour et nuit, et s'endort sur son siège comme un fou sur son poney. Il se retrouve près de Lille.
On dit quelquefois qu'il y brûle son fils. Il semble plus sûr qu'il l'enterre en bordure d'un bois où, dit-on, pousse ensuite, drue, une herbe multicolore qui dessine grosso modo un croquis qui possède des contours singuliers: un trident composé de trois pics ou un pied qui ne contient que trois doigts, reflet funeste d'un esprit pernicieux qui signe en fin d'une lettre qu'un héros de Goethe noircit.
 
 
 Clélia Nicoly, 2d2, 2006, Barcelone